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Pourquoi les photographes sont des gros cons (3e partie)

Moh Dia par Nath-Sakura

PSYCHOLOGIE DES PHOTOGRAPHES – Après vos courriers très nombreux sur les deux précédentes parties de cette chronique (première et seconde), et de nombreuses expériences personnelles dans ce domaine il était temps que j’aborde un nouveau sujet : qui vient encore jeter une pierre dans le jardin de ceux qui exercent ma profession. Désolée 🙂

“L’intelligence chez l’homme, quoiqu’il en soit pourvu, il a toujours l’impression d’en avoir assez, vu que c’est avec ça qu’il juge !” (Coluche)

J’ai toujours été amusée de ces photographes arrogants et pourtant médiocres qui, à peine on leur a adressé la parole, vous submergent sous la logorrhée de leurs succès et des lauriers qu’ils se tressent eux-mêmes. Et, à contrario, j’ai toujours été fascinée par ces photographes de très haut niveau (j’ai la chance d’en côtoyer plusieurs) qui n’éprouvent pas le besoin de parler de ce qu’ils font. Pire, qui donnent l’impression de n’être pas vraiment sûrs de leur talent et qui minimisent leurs succès.

J’avais toujours senti qu’il y avait quelque chose de crucial qui se jouait là.

Comme je l’ai déjà écrit ici, je n’ai pas appris la photographie à l’école. Je suis arrivée dans ce métier par hasard et grâce à une histoire d’amour, après un troisième cycle à l’université dans un tout autre domaine. Je me suis formée par moi-même et ensuite, auprès de grands professionnels envers lesquels je me sens entièrement redevable. C’est en enseignant la photo que j’ai du creuser et approfondir mes connaissances, découvrant d’immenses lacunes dans ce que je croyais savoir. Ce qui me fait me sentir infiniment loin du niveau que j’aimerais avoir.

La pure technique

Vous les connaissez. Vous n’avez pas encore posé votre verre sur le bar qu’ils s’enquièrent déjà de la marque de votre appareil photo et du type d’objectifs que vous utilisez. Il y a de longues années, ces gens m’intimidaient énormément. Ils avaient l’air de tout savoir, de tout connaître en photo.

Des gens qui vous expliquent en détail les mérites comparés de l’objectif Bidule et de l’objectif Machinchose, et du nouveau capteur des boîtiers Tralalaitou. Une connaissance encyclopédique sur tout ce qui se fait dans le monde des fabricants d’appareils photo.

Mais dès qu’il s’agit d’autre chose, comme du lien entre Ellen Von Unwerth, David La Chapelle, Cheyco Leidmann et Guy Bourdin, vous remarquerez que le sujet s’éteint immédiatement.

Pourtant, un bon photographe sait réunir ses compétences optiques, sa pratique, et l’Histoire de l’art. Comme je l’ai écrit dans une précédente chronique, la photographie n’est pas une technique, c’est un art à part entière. Un art visuel qui s’appuie sur les enseignements et les chemins empruntés par  les arts plastiques (le dessin, la peinture, la sculpture et les nouveaux médias), et les arts photographiques (le cinéma et la photographie).

A moins d’être un génie absolu, capable d’inventer quelque chose de nouveau à partir de rien, il n’est possible d’avancer qu’en s’imprégnant de l’apport des autres arts visuels, et en grimpant sur les épaules des géants qui nous ont précédés. Donc, de nourrir son esprit sans cesse d’expositions, de livres, de films et de discussions avec les autres artistes.

Bref, de fuir les cellules sclérosantes des forums et des clubs photos, ou de sa simple arrogance, et d’aller à la rencontre d’autres manières de voir.

Une école d’humilité

Forte de ces erreurs, et comprenant que pour bien avancer il faut accepter, humblement, de mettre à plat ses connaissances, j’ai créé des «cours du soir pour adultes», que je donne, avec Alain, un autre photographe, trois fois par semaine au studio. Qui essaie d’allier technique et artistique. Je les ai organisé en trois niveaux, du plus simple au plus difficile, en exigeant que tous, y compris les photographes chevronnés qui s’y inscrivent, commencent au bas de l’échelle.

Une philosophie bien simple : même dans une idée aussi simple que, par exemple, la question du temps de pose en photographie, il y a un continent à explorer. Si j’ai un bref instant pour régler mon boîtier et réussir un cliché sans avoir le temps de faire des « tests », sur quelle base de calcul vais-je obtenir un filé sur un sujet en mouvement à 50 km/h par exemple ?

Et ce n’est pas parce qu’on réussi parfaitement ses photos dans un contexte (en reportage en lumière naturelle à l’ombre par exemple) qu’on les réussira dans un autre (en reportage en lumière naturelle mi-ombre mi-soleil ou en lumière mixte soleil et flash par exemple). Pour les réussir toutes, quelles que soient les situations, il faut comprendre en profondeur les lois optiques. Donc : apprendre de zéro, mettre à l’épreuve ses certitudes, identifier ses lacunes et les combler.

C’est mon cas. Pas plus tard que la semaine dernière, un de mes élèves, ingénieur dans la vie, m’a expliqué la différence entre les joules et les watts sur mes flashes. Crétine que je suis, je pensais que c’était la même chose (moi aussi je suis une « grosse conne » vous voyez 🙂 )

Cela implique, de la part de ceux qui veulent vraiment évoluer dans notre métier, de l’humilité et une estime honnête de leur propre valeur.

« Je sais ! »

Combien de fois ai-je senti chez les élèves un lourd ressentiment quand je refuse de les inscrire en cours « experts » simplement sur leur bonne mine. Comme si je refusais de reconnaître leur « valeur personnelle ». Quand ma démarche est au contraire pleine de bienveillance.

J’explique souvent que si je faisais payer ces cours sur la base desquels je calcule mon temps de travail (les élèves, par groupe de 10 payent chacun 15 € pour 2 h hebdomadaire), les élèves payeraient de 4 à 5 fois plus cher. Et que c’est plus une démarche militante qu’autre chose.

Il y a trois ans encore, je plaçais les nouveaux inscrits dans le niveau qu’ils estimaient avoir. Je me retrouvais sans arrêt à devoir expliquer des notions optiques ou des apports de l’Histoire de l’art, prévus pourtant pourtant dans mon programme « débutant ». Avec pour conséquences que ces élèves, comptant pourtant bon nombre de professionnels, ne « décollaient » pas, réitérant sans cesse les mêmes erreurs.

Pour qu’un arbre pousse haut dans le ciel il a besoin de racines solides et profondes.

Dunning et Kruger

Et voilà que, la semaine dernière, un ami me parle des travaux de deux psychologues, Dunning et Kruger, qui ont mis en évidence ce particularisme : la difficultés des personnes non qualifiées à reconnaître objectivement leur incompétence et d’évaluer leurs réelles capacités.

Les deux chercheurs qui ont donné leur nom à ce phénomène l’ont décrit pour la première fois en 1999 après avoir mené une expérience durant laquelle les cobayes devaient répondre à une batterie de tests de connaissances.

Une fois les tests terminés, ils devaient évaluer leur propre performance. Étonnamment, tout le monde pensait avoir bien réussi. Toutes les personnes testées se considéraient comme bonnes ou très bonnes, à l’exception de ceux ayant les meilleurs résultats qui avaient tendance à se sous-estimer légèrement. À l’inverse, les personnes ayant les plus mauvais résultats s’imposaient comme ceux qui avaient l’auto-évaluation la plus erronée (très large surestimation de soi).

Dans un deuxième temps, les cobayes ont respectivement eu accès aux réponses de l’autre groupe. Après les avoir lues, on leur a demandé de s’auto-évaluer à nouveau.

Effet Dunning-Kruger

En ordonnée votre connaissance perçue, en abscisse votre connaissance réelle.

Un phénomène intéressant s’est ensuite produit : les personnes les plus compétentes se sont rendues compte qu’elles avaient encore mieux réussi que ce qu’elles pensaient et se sont donc encore mieux notés que la première fois ; les personnes les moins qualifiées en revanche n’ont pas du tout tiré profit de cette deuxième phase. Bien qu’ils aient eu accès aux meilleures réponses de l’autre groupe, ils n’en ont pas conclu qu’ils avaient réalisé une mauvaise performance et ont continué à se surestimer. Apparemment, les personnes incompétentes ne se rendent pas compte de leur incompétence, même lorsqu’on leur démontre le contraire.

Cela explique parfaitement le sentiment que j’avais en fréquentant d’un côté des photographes médiocres arrogants et de l’autre des grands créateurs, qui minimisent leurs réussites et sont toujours en quête de perfectionnement.

Et c’est là que l’effet Dunning-Kruger prend tout son sens : plus les résultats des personnes s’améliorent, moins leur auto-évaluation est flatteuse.

Il faut du temps pour en arriver à la conclusion de Socrate : « Je sais que je ne sais rien » …

Nath-Sakura

 

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