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Photographie : on nous ment depuis le début !

On nous ment depuis le début sur la photographie.  Et si cette pratique fait partie de notre quotidien, au point qu’elle existe désormais sur tous les téléphones portables, il n’en demeure pas moins que nous sommes tous grugés sur ce qu’elle est, en définitive.

Revenez en arrière dans vos souvenirs. Rappelez-vous des photos que faisaient vos parents quand vous jouiez sur la plage. Et de vos tronches surréalistes sur les clichés de Noël. Ou même aujourd’hui, quand on vous « prend en photo » à l’iPhone.

Notez cela : quand on vous « prend » en photo. Comme on prend en otage… ou en flagrant délit.

Pire encore. Voyez votre tête sur votre passeport ou votre carte vitale. Et écoutez ces voix qui disent que « c’est bien vous sur la photo« , jusqu’à vous représenter, légalement, auprès des Autorités.

Croyance

Mais tout cela n’est qu’une croyance du XIX° siècle qui survit jusqu’à nous. Un crédo selon lequel il s’agit d’une « technique objective ». Comme s’il était possible de capter, en modèle réduit, le monde concret. Et de l’imprimer sur un bout de papier.

Certes, c’est bien la lumière « réelle » qui impressionne la pellicule ou le capteur de l’appareil photo. Mais, elle est filtrée, transformée, interprétée. Par le jeu de lentilles de l’objectif, qui peuvent déformer les choses ; par le choix des réglages du boîtier, qui vont créer du flou là où il n’existe pas ; par la transformation des couleurs qu’opèrent le logiciel de l’APN ou la chimie du négatif ; par l’angle de la prise de vue ; par le choix du « moment décisif », par les aberrations chromiques, les artefacts. Par le cadrage enfin qui est » la réserve de toutes les impostures » (Régis Durand, in Le Regard Pensif)

Bref, par tout ce qui fait du photographe un artiste, et pas un photocopieur. Un créateur, pas un technicien.

« Ca penche »

J’aimerais revenir sur ce marronnier.  Dès que je publie une image dont l’horizon n’est pas parfaitement horizontal, il y a toujours un commentateur pour noter que « ça penche » ou, avec humour, que « la mer va se vider ». Comme si la photo était la mer elle-même. Alors qu’évidemment, un cliché, demeure la représentation subjective, en deux dimensions, du regard du photographe. Photographe qui peut à loisir, incliner la tête, faire pivoter son appareil photo ou bien simplement, ne pas photographier l’horizon à angle droit avec celui-ci, lois de la perspective aidant.

Nonobstant, quelle que soit la position de notre tête, notre cerveau reconstruit le réel et « voit » toujours l’horizon… horizontal, même s’il ne l’est pas. Mais pas l’appareil photo. Les conséquences de ce choc esthétique, on va le voir, sont passionnantes.

Lorsqu’on oublie l’essentiel

Le mot photographie est composé du préfixe « photo » (φωτoς, photos : lumière) — qui procède de la lumière, qui utilise la lumière — et du suffixe « graphie » (γραφειν,graphein : peindre, dessiner, écrire) — qui écrit, qui aboutit à une image. Littéralement, « peindre avec la lumière ».

Mais vous avez remarqué ? Le langage courant ne garde que « photo ». Bien sûr on abrège pour aller vite, mais c’est révélateur. Noyés dans la certitude que nous captons bien le réel, les photons, le φωτoς, on oublie l’essentiel : le travail humain, l’artifice, le γραφειν.

Entrainez-vous à dire le mot dans son entièreté pour en saisir toute la profondeur.

Les deux dimensions

Le réel, si tant est qu’il soit compréhensible par nous, est constitué de quatre dimensions. Les volumes et le temps. Il est donc, manifestement, à la fois dynamique et mouvant. La photographie le transforme en image à deux dimensions (hauteur, largeur), en oblitérant le temps et en créant une profondeur de champ artificielle, qui est comme une licence dramatique au théâtre.

Mais la réalité n’est pas une image.

Je m’explique. Au théâtre, quand un acteur parle en aparté : le public, même au fond de la salle, l’entend. Quand pourtant, son interlocuteur, situé juste à côté, prétend n’entendre rien.  Et nous y croyons. C’est une convention que nous avons tellement intégrée que nous ne la ressentons plus comme purement artificielle.

En photo c’est pareil. Faites l’essai chez vous. Prenez un stylo, mettez-le à une dizaine de centimètres de vous et regardez-le. Sans le quitter des yeux, réfléchissez à comment vous voyez l’arrière-plan. Votre première réaction va être de dire que « c’est flou ». Maintenant, regardez une photo avec un arrière plan flou. Et vous allez voir que ces deux flous ne sont pas de même nature. Que vous donnez le même nom à deux choses différentes. D’ailleurs, avant l’invention de la photographie, ce terme n’était employé qu’en peinture, qui n’avait pas encore « inventé » l’acception actuelle du terme. Et encore, pas pour ce que l’on croit.

Voilà ce qu’en dit le dictionnaire de l’Académie française de 1835 : « Terme de Peinture, qui s’emploie principalement dans cette phrase : Peindre flou, Peindre d’une manière tendre, légère, fondue, par opposition à la manière de peindre dure et sèche. Cette expression est maintenant peu usitée. »

Jusqu’à l’invention de la photographie moderne, c’est à dire jusqu’au moment où les pellicules rapides ont été mises sur le marché (vers 1890), le flou (qu’on appellait alors le « vague ») était considéré comme une imperfection technique, liée à l’imprécision des premiers supports et des optiques. Et pas comme un effet du réel, le monde étant net partout… quand on le regarde.

L’imprécision « réelle » des objets que nous ne regardons pas et qui sont situés en arrière-plan d’un sujet, semble « mouvante » si on s’y arrête (notre oeil exécute en permanence de minuscules mouvements liés au battement de notre coeur, et à notre impossibilité de rester absolument immobiles). Cette imprécision n’est absolument pas de même nature que le flou présent sur une photographie. Et pour cause, le « flou » n’existe que dans la photographie, qui l’a inventé.

Comme l’aparté au théâtre, le flou photographique est une pure convention culturelle.

Développer, révéler, fixer

Ce qu’on faisait naguère en laboratoire argentique, c’est-à-dire de « révéler » une photographie, prend tout son sens dans cette chronique. Le photographe, lorsqu’il connaît son métier, sait que la photographie est, en soit, une imposture. Du faux qui prétend être le vrai.

Le photographe joue le rôle de « révélateur » du monde. D’un monde qui n’existe pas vraiment. Lorsque, comme souvent, je photographie un modèle au super-grand-angle, que je m’agenouille le plus près du sol pour allonger ses jambes, que fais-je d’autre ? Je tente de révéler sa beauté, sa prestance, sa puissance. Pourtant, je n’ai rien fait d’autre qu’utiliser un appareil photo.

C’est la même chose pour tout mes confrères. Utiliser l’art photographique pour produire (et non pas « prendre ») des photographies qui s’imposent comme notre interprétation des choses et des gens. Et qui font de cette activité un art (produire, créer), et pas une technique (prendre).

Pensez-y la prochaine fois que vous verrez une photo qui vous représente. Elle n’est qu’une traduction de la lumière que vous avez réfléchie. Une traduction interprétée, transformée, parfois exprès, parfois non. Tout dépend de l’observateur.

Pour en savoir plus sur le flou : http://etudesphotographiques.revues.org/3060

 

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