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Le Truk : le désenchantement

J’ai été attaquée, la semaine dernière, par un photographe revenu récemment à Paris qui m’accusait de plagier ses masterclass. Et évidemment, j’ai reçu une foule de commentaire acerbes de ses followers, comme il est de tradition sur Facebook lorsqu’un seul son de cloche est produit.

J’aurais pu, comme c’est de tradition sur les réseaux sociaux, sortir mes « dossiers ». Parler des coiffeurs et maquilleurs que j’ai dû payer de ma poche pour ses shootings privés, de matériel non rendu, des photos publiées sans le consentement des modèles et tout ce genre de choses qui font le ragoût des ragots. J’aurais pu montrer à quel point cette accusation est absurde, en mettant en vis-à-vis mon travail et le sien, moi dont l’inspiration se situe dans le cinéma de science-fiction, l’univers fetish et la photo de mode. J’aurais aussi pu expliquer que j’étais déjà photographe professionnelle, et que j’avais déjà publié plusieurs ouvrages de photo avant que le jeune homme n’ait touché son premier boîtier.

Mais je laisse cela aux esprits mesquins des petits épiciers de la photographie.

Je préfère vous parler d’Histoire de l’art.

Plagiat ?

Lorsqu’on connait bien la photographie et le cinéma de ces trente dernières années, c’est assez comique. Le bonhomme ne manque pas d’air en prétendant être l’inventeur d’un univers et d’une lumière proprement originale et unique. Quand il n’existerait pas lui-même sans les emprunts massifs qu’il a fait à Jean-Pierre Jeunet, à Jean Rabasse et à Eugenio Recuenco.

La cité des enfants perdus de Caro et Jeunet

La cité des enfants perdus de Caro et Jeunet : une bien belle source “d’inspiration”

Pour s’en convaincre, il suffit de comparer les travaux en matière de maquette de Véronique Mallaval et de décors de Jean Rabasse, réalisé au début des années 90 pour l’inoubliable Cité des enfants perdus de Caro et Jeunet. A l’époque mon génial confrère avait 12 ans ! Et pourtant Jean Rabasse construisait déjà des décors en bois et polystyrène depuis une quinzaine d’année. Une technique très ancienne avec des panneaux de bois peints, des trompe-l’œil, des effets de matière et des structures légères (1).

On  retrouve dans leurs œuvres les murs de briques, les enseignes « belle époque » avec leurs ampoules à filaments et des rivets, le monde des clowns, des prostituées, des enfants des rues, du brouillard diffus et des bars de marins. Tout ce monde désenchanté et absurde qu’on retrouve dans une foule de films depuis la fin des années 80. Normal, Marc Caro est le  fils de deux forains nantais, l’esprit plein de miroirs déformants, de monstres et de baraques à phénomènes, bercé par Jules Verne, H.G Wells et les films d’animation de Karel Zeman, ce qui n’est pas le cas de mon contradicteur.

Très récemment on pourrait parler de Shape of Waters, de Guillermo del Toro (voir par exemple la bande-annonce), du Garçon invisible ( (Il ragazzo invisibile) de Gabriele Salvatores avec Italo Petriccione à la direction de la photo (principalement dans les scènes dans le bateau) ou de Zero Theorem de Terry Gilliam, qui doit beaucoup à la direction artistique de David Warren.

Pour tout dire, vu la quantité industrielle de films de cette nature, on pourrait presque parler de genre cinématographique… Mais je suis presque sûre, que si on lui en laisse le temps, mon estimé confrère criera haut et fort que  Jeunet, Guillermo del Toro ou Terry Gilliam lui doivent tout ! 🙂

Darius Khondji

Cadrage, murs de brique, ambiance, atmosphère alourdie, voici le travail de Darius Khondji pour Caro et Jeunet

Il suffit de comparer la lumière du chef opérateur franco-iranien Darius Khondji, qu’on retrouve aussi dans le Delicatessen  de Caro et Jeunet, pour retrouver ce même type de lumière en contradiction, surdiffusé par une atmosphère chargée de particules, en couleurs triades vert-bleu-rouge et en camaïeu de jaunes et de jaune-orangé (cf. image ci-contre). On retrouve aussi des choix de cadrage identique : plusieurs scénettes dans la même image, des cadrages 3 plans, des noirs gommés, les mêmes choix de couleurs, sans compter des thèmes très voisins. Darius Khondji est né en 1955, et il a dirigé la photo sur une quarantaine de film internationaux, sa lumière est célèbre. Pourtant, mon contradicteur prétend qu’il en est lui-même l’auteur.

Mieux encore, si plagiat il y a, ce sont les photographes espagnols comme Eugenio Recuenco, et italiens comme Armando Testa, qui devraient protester. Ces deux grands photographes qui ont, eux, construit des univers absolument originaux et ont ouvert la voie de l’éclairage cinématographique adapté à la photographie de publicité. Des univers dans lesquels les décors, le cadrage cinéma, la dramatisation, jouent un rôle crucial.

Les photos d’Eugenio Recuenco pour Cutty Sark

Le travail de la lumière de Recuenco pour les publicités Cutty Stark en donne un exemple frappant. La fumée, de découpage des scènes, et même jusqu’au tombeau d’une sirène chinoise sur son bateau, dont la couleur de l’eau est un copié-collé de celle de mon contradicteur (réalisé douze ans plus tôt), les histoires très cinématographiques de ses clichés, jusqu’au choix des couleurs : tout y est ! Je pourrais écrire des heures là-dessus : les clichés qu’il a réalisé pour les calendriers Lavazza, où le découpage dramatique est identique, son travail sur les clowns, ses choix de maquillages.

Même histoire pour Armando Testa, qui aurait fort à se plaindre lui aussi, tant le nombre d’emprunts à ses créations originales, par notre barbu médaillé, est prégnant. Notamment quand on regarde les publicités qu’il a réalisé pour la marque de jeans italienne Meltin’Pot. Lui, mon contradicteur lui a “emprunté” sa lumière, ses ambiances de rues, l’attitude des modèles, ainsi que ses mises en scène, avec leur aspect comique et inquiétant.

Enfin, j’aurais pu parler des dernières photos publicitaires  de mon contradicteur, qui ont quand même une belle ressemblance avec la publicité réalisée en 2009 pour Chanel n°5 par Jean-Pierre Jeunet, avec Audrey Tautou (voir ci-dessous).

Pourtant, tout cela n’est pas bien grave. Je ne me suis jamais insurgée contre l’utilisation par plein de ptits nouveaux de ma technique du grand angle contrôlé (qui fait des jambes très longues sans cependant déformer le haut du buste et de la tête), je ne chouine pas quand je retrouve des photos de modèles qui marchent en talon aiguille sur la mer pas plus que je n’envisage de prendre les armes contre ceux qui détournent les parachutes pour en faire des jupes. Cela fait partie de l’échange nécessaire et du dynamisme de la photographie.

Masterclass classe !

Un workshop de Recuenco, décors en bois et polystyrène, éclairage de cinéma, univers néofuturiste, histoire de l’art. Ca se ressemble quand même beaucoup…

Mon contradicteur prétend que je plagie ses masterclass en enseignant la lumière de cinéma avec des décors. Là, vraiment, on peut s’esclaffer bruyamment. Et même se taper les cuisses. Pour deux raisons : mes masterclass sont prévu pour enseigner des ambiances cinéma dont j’explique clairement qu’elles ne m’appartiennent pas : la dramatique à la Fritz Arno Wagner (Nosferatu – Fritz Lang, 1922), les ambiances hollywoodienne à la Ernest Haller (Autant en emporte le vent, Victor Fleming, 1939), une lumière de Darius Khondji (La cité des enfants perdu, Caro et Jeunet, 1995 (2) etc. (l’ensemble du programme à lire ici). Tandis que les masterclass de celui qui m’attaque prétendent proposer un univers absolument unique, original et inventé par son auteur, qui prétend aussi que l’utilisation de décors dans ce type d’enseignement est une idée neuve (3).

Pourtant, lorsqu’on s’intéresse aux masterclass d’Eugenio Recuenco, qu’il donne depuis près de 20 ans, il apparait une foule de similitude : même type d’inspiration de décor (steam-punk, peinture classique, film de genre début du XX° siècle etc), lumières analogues, même longue dissertation sur les inspirations dans les films, dans la peinture classique et la bande-dessinée. Après ce que j’ai écrit sur les fortes inspirations, pour ne pas dire plus, que lui emprunte mon contradicteur, de mauvaise langues pourraient parler de copié-collé. Ce qu’évidemment je ne me risque pas à faire 🙂

En creusant en Europe, j’ai aussi découvert les masterclass que donne depuis 2007 le photographe espagnol Gonzaga Manso (vidéo ci-dessous). Là aussi, on trouve plus que des similitudes et, il est évident que l’antériorité n’est pas du côté de mon contradicteur…

Personnellement, je veille, dans les enseignements que je donne à expliquer la lumière, à épauler les élèves pour qu’ils mesurent et calculent eux-mêmes l’intensité des flash et des lumières continues. Je ne prétend pas être à l’origine de ce que j’enseigne (j’annonce par exemple que nous allons apprendre une lumière “à la manière” de Herb Ritts, “à la manière” de Jill Greenberg, avec ma subjectivité, mais sans procès de paternité 🙂 et je sais reconnaitre les vrais auteurs, les vrais inventeurs. Mon contradicteur n’en n’est pas.

A noter enfin que pour, ce qui me concerne, ma société est légalement un centre de formation, avec numéro d’agrément, inscription au Datadock et tutti cuanti. Que j’enseigne la photo depuis 2005 (Ecole Supérieure de Journalisme) et j’ai donné près de 120 stages depuis et près de 400 cours du soir pour adultes (soit près de 2000 élèves !). Une légitimité que n’a pas mon contradicteur, qui n’a aucun numéro d’agrément à enseigner la photo à ma connaissance et ne propose des masterclass que depuis 2014 à raison de deux ou trois par an…

J’ai expliqué, dans une précédente chronique, à quel point l’humilité, pour les photographes est essentielle. Lorsqu’on prend du recul et qu’on voit, à l’époque d’internet, les mouvement artistiques et les inspirations faire tache d’huile à une vitesse phénoménale, s’arroger la paternité unique d’une lumière, d’un type de décor ou d’un enseignement témoigne d’une bêtise et d’une méconnaissance de l’art actuel assez crasse.

Nul homme n’est une île

Des nains sur des épaules de géants” (nani gigantum humeris insidentes en latin)  écrivait au XIIe siècle, le philosophe Bernard de Chartres, pour expliquer que chacun ne peut progresser qu’en s’appuyant sur les travaux des autres. Et c’est bien de cela qu’il s’agit.

Même Jean-Sébastien Bach, malgré son incommensurable génie, s’est inspiré d’autres musiciens. Vivants et morts. Ainsi, il doit beaucoup de sa rencontre avec François Couperin  à Lunebourg au début du XVIII° siècle, ainsi qu’aux voies ouvertes par Lully. On trouve des emprunts à Johann Pachelbel et à la musique des Italiens tels que Corelli et Vivaldi.

Tous les photographes un peu sérieux que je connais possèdent des dossiers “d’inspiration” comme on les appelle. Des images récupérées ici et là, sur le Net, sur des revues ou des livres, dont on apprécie la couleur, le style de coiffure, la géométrie, la dynamique d’image. Elles servent à expliquer, par exemple, à un coiffeur qu’on attend un travail reprenant telle forme de boucle, tel structure. Ou à un décorateur quel type de mur, de stuc ou de sculpture on attend de lui. Cette banque d’image est ensuite digérée, transformée, adaptée et sert de substrat, de moodboard, à un nouveau travail.

Nous fonctionnons tous comme ça, y compris mon contradicteur. Et celui qui vous expliquera qu’il a tout inventé dans son image, qu’il en est le pur auteur génial, sera un fieffé menteur.

Prenons Edouard Manet par exemple, qui crée une révolution radicale dans l’histoire de l’art avec son sublime Déjeuner sur l’herbe en 1863. Pourtant, il est suffisamment intègre et brillant pour expliquer  qu’il ne serait rien sans les travaux de Francisco de Goya, Eugène Delacroix et de William Blake.

Plus près de nous, dans l’histoire de la photo, j’aurais pu parler de Ellen Von Unwerth, qui a construit son oeuvre sur la voies ouvertes par David La Chapelle, qui lui-même s’est appuyé sur Cheyco Leidmann, ce dernier devant beaucoup à Guy Bourdin. Notre art est comme un collier de perle où chaque nouveau nom s’appuie sur le précédent et permet l’émergence du suivant. Cela doit nous pousser à l’humilité, à l’apprentissage, à l’amour des autres, au partage.

Après tout ces grands noms de l’art, il faut quand même une bonne dose de culot, ou de bêtise, pour croire qu’on est capable, seul, d’inventer quelque chose de radicalement nouveau. Même si on en rêve.

Nath-Sakura

(1) On sait que les Romains, déjà créaient des décors dans leurs théâtres. C’était d’ailleurs très codifié, pour les tragédies, les décors représentent de grands édifices avec des colonnes et des statues, pour les comédies : une place devant des maisons, pour les satyres : des lieux champêtres avec arbres et rochers, cavernes ou des bords de mer.
(2) A la relecture, je pense que mon contradicteur, étant persuadé d’avoir inventé tout seul la lumière et l’esprit de Khondji (qui l’a fait il y a presque 30 ans), me reproche de le copier, alors que je ne fais qu’enseigner une lumière qui appartient à l’histoire du 7e art. C’est aussi débile que m’accuser de “voler” la lumière de Fritz Lang. Mort depuis presque un siècle 🙂
(3) Déjà, Georges Méliès, en 1896, réalisait ses films en décor artificiel…

Photo de couverture : “Sic transit gloria mundi (2)”. Model : François TElombre de Chalier. HD : Christophe Pujol. MU : Rachel Sintes Make Up. Assistant : Caroline Heraud. Photo : Nath-Sakura.

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