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Créer un univers photographique

15h30. Je presse deux oranges et un citron avant d’entamer cette chronique. Le temps de siroter le nectar et de m’accorder une pause dans la journée de travail : je survole les actualités d’un magazine photo bien connu. L’annonce d’un stage prétendant expliquer « comment bâtir un univers photographique » attire mon regard. Et me fait sourire.

Construire un univers photographique est long et complexe

J‘ai immédiatement l’impression de me trouver dans un de ces magasins de bricolage qui annoncent, à grand renfort de panneaux colorés, les dates de leurs prochains stages pour apprendre à poser du carrelage ou à réparer un lavabo. Avec leur lot de retraités suréquipés fiers de leur trousse à outil flambant neuve, l’oeil pétillant et le tournevis multifonctions en bataille.

Comme si l’on pouvait apprendre à construire un « univers photographique ». Autant suivre des « cours de désir » ou des « stages d’enthousiasme »…

Malédiction

Personne ne se lève un beau matin en décidant de « bâtir un univers », en photographie ou en n’importe quoi. Excepté Dieu. Mais sur ce sujet, je jouis d’informations assez contradictoires.

Il demeure qu’aucun artiste, même les plus grands, ne font jamais le choix de le devenir. Le choix conscient j’entends. Il s’agit du besoin vital d’exprimer les images, les sentiments, les couleurs, les sons qui les habite. C’est une force aussi violente qu’une envie de vomir. Faut que ça sorte. Le tout pris dans leurs obsessions, comme le fer est pris dans le ciment. Et lui assure sa solidité. L’obsession des fesses chez Helmut Newton, l’obsession des petits pois de Yayoi Kusama, l’obsession des noirs de Pierre Soulage.

Allons ! Il s’agit d’une malédiction. D’un besoin qui va successivement dévorer votre âme, votre coeur, votre temps, vous éloigner de vos amis, vous faire vous relever la nuit. Comme le renard obligé de déchirer la chair de sa patte prise dans un piège à loups pour recouvrer la liberté. Ou pire, comme le Catoblépas, aux membres inertes, qui ne survit que pour tenir sa tête énorme, et se dévore lui-même sans s’en rendre compte.

C’est de ça que vous avez envie ?

On ne décide pas, on n’apprend pas à construire son univers en photo. Il se dévoile petit à petit, au gré de l’inspiration et des accidents, image après image. C’est d’ailleurs souvent l’altérité, le miroir, qui permet à l’artiste de prendre conscience de ce qu’il fait. Moi c’est un journaliste anglais, qui m’a demandé un jour « pourquoi il y a tant d’eau dans vos clichés ? ». Je n’ai pas pu lui répondre.

C’est ce dévoilement lent, fait d’avancées et de recul, qu’on appelle une oeuvre.

Vacuité

Pourtant, en ce XXI° siècle ultra-libéral, tout se vend. Empaqueté, calibré, code-barré. Et il s’agit donc de vendre la recette pour fabriquer des univers photos.

Eh oui, l’industrie a vendu des milliards de boîtiers photo, plus encore d’objectifs, de flashes, de trépieds. Le grand public photographie comme on n’a jamais photographié sur la planète, remplissant plus de disques durs qu’il n’en faudrait pour contenir tout le savoir humain. Mais il manque l’essentiel : tout ça pour photographier quoi ?

Alors évidemment, une fois qu’on a fait le tour, après avoir photographié ses amis, sa famille, ses animaux et ses meubles, il faut trouver un nouveau sujet, et surtout trouver sa propre narration. C’est bien de vouloir s’exprimer, encore faut-il avoir quelque chose à dire.

Passer par l’histoire de l’art, se cultiver, assister à des expositions, lire, voir des films, tout cela peut être utile. Prendre le temps de la rêverie. Laisser les vannes de l’esprit s’ouvrir. Cela montre les portes qu’il reste à ouvrir, les serrures qu’il reste à forcer.

Ou en fermer de nouvelles.

Nonobstant, ce travail ne doit pas servir de cache-sexe à la vacuité d’une photographie. Si on a envie de dire quelque chose, de pousser un cri, le moyen de le dire viendra à un moment ou à l’autre, avec la force de l’impératif. Et il ne restera qu’à trouver la grammaire de son style. L’univers se construira, par petites touches, et vous le découvrirez avec la patience du tisserand devant sa tapisserie.

A quand des stages intitulés « Qu’ai-je à dire ? ». Il y aurait probablement moins de clients, mais ils apprendraient infiniment plus.

Nath-Sakura

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