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Pourquoi les photographes sont-ils des gros cons ? (2e partie)

Suite à vos nombreux messages, voici la suite de l’article (voir ici) que j’ai consacré à la psychologie des photographes. Notez pour ceux qui seraient heurtés par le titre que je suis moi-même photographe et que c’est évidemment de l’humour 🙂

J’expliquais que nous étions, nous photographes professionnels, placés dans une distorsion cognitive majeure liée à la perception contradictoire du public à notre égard. D’un côté, le fait que chacun pense qu’il suffit de « presser un bouton » pour « prendre » une photo, voire de posséder un boîtier photo onéreux pour faire de beaux clichés, et, de l’autre, le fantasme du « photographe de mode à succès couvert d’argent, de filles et de cocaïne ».

« Le plombier : Vous faites quoi comme métier ?
Le photographe : Photographe !
Le plombier : Ah c’est drôle ! Moi aussi »

Une distorsion cognitive amplifiée par le fait qu’il est bien difficile, en 2015, pour un photographe professionnel honnête, qui déclare son travail et paye ses charges, d’exister dans une société où chacun prétend être photographe. Un problème qui s’est accentué depuis 2008, avec la création du statut d’autoentrepreneur.

A la Préhistoire, c’est-à-dire avant l’arrivée du numérique grand public au début des années 2000, un apprenti-photographe qui voulait vivre de son art devait passer des années comme assistant de studio, faire des études dans une des rares écoles qui existaient alors, faire ses armes sur des reportages « à l’essai » pour, bien longtemps après, pouvoir voler de ses propres ailes et s’installer à son compte. A l’époque, la tradition était de dire aux jeunes : « compte 10 ans avant de pouvoir en vivre ». Les egos, à l’époque, étaient bien moindres. D’autant qu’il était tellement facile, même pour un professionnel chevronné, de flinguer ses négatifs et de rater ses reportages. Sans compter les nuits passées en labo pour sortir des tirages « présentables ». On travaillait des années pour affiner sa technique, on faisait des pieds et des mains pour aller passer quelques jours chez tel ou tel « Maître » qui nous ouvrirait de nouvelles voies, de nouvelles pistes d’apprentissage. Cela nécessitait du courage, de l’opiniâtreté, une folle passion pour l’image.

Aujourd’hui, le premier venu muni d’un boîtier s’annonce professionnel sans vergogne.

Le théorème du singe

Autre aspect des choses : les clubs photos. Nés dans les années 50, ces clubs, qui comprennent une foule de gens de talent, sont devenus depuis une vingtaine d’années les Ayatollahs d’une doxa académique qui fige la photo dans des règles qu’ils jugent indépassables. J’appelle ça le théorème du singe.

C’est une expérience scientifique menée dans les années 60 pour comprendre le conditionnement mental. Je vous raconte.

Une vingtaine de chimpanzés sont isolés dans une pièce où est accrochée au plafond une banane. Seule une échelle permet d’y accéder. La pièce est également dotée d’un système qui permet de faire couler de l’eau glacée dès qu’un singe tente d’escalader l’échelle.

Rapidement, les chimpanzés apprennent qu’ils ne doivent pas escalader l’échelle. Le système d’aspersion d’eau glacée est ensuite rendu inactif, mais les chimpanzés conservent l’expérience acquise et ne tentent pas d’approcher.

Un des singes est remplacé par un nouveau. Lorsque ce dernier tente d’attraper la banane en gravissant l’échelle, les autres singes l’agressent violemment et le repoussent. Lorsqu’un second chimpanzé est remplacé, lui aussi se fait agresser en tentant d’escalader l’échelle, y compris par le premier singe remplaçant.

L’expérience est poursuivie jusqu’à ce que la totalité des premiers chimpanzés qui avaient effectivement eu à subir les douches froides soient tous remplacés. Pourtant, les singes ne tentent plus d’escalader l’échelle pour atteindre la banane. Et si l’un d’entre eux s’y essaye néanmoins, il est puni par les autres, sans savoir pourquoi cela est interdit et en n’ayant jamais subi de douche glacée.

Cette expérience peut être menée avec des photographes humains. Prenez une photo penchée dont l’arrière plan est un horizon maritime, et observez le résultat lorsque vous la leur présentez…

Il n’y a aucune raison objective pour qu’une photo penchée, si tant est que ce soit sciemment, et dans un but narratif, soit une erreur. L’Histoire de l’Art photographique est pleine d’images inclinées, comme le contrebassiste de Roy DeCarava dont j’ai parlé dans un précédent article. Pourtant, tous ceux qui se sont formés sur des forums ou des clubs photos pousseront tous des hauts cris si l’image comprend un morceau de mer ou d’océan.

Si c’est pas du conditionnement… Qui rend caractériels à la fois les Ayatollahs sus-cités, prêts à vouer aux Gémonies les auteurs des clichés en question. Et évidemment ces derniers, contraints à expliquer pourquoi ils n’ont pas jugé utile d’utiliser un niveau à bulle pour réaliser leur photo.

« Mon objectif pisse plus loin que le vôtre »

J’ai noté un autre aspect des choses. Je vois régulièrement des apprentis-photographes munis de grosses valises de matériel, dans mes stages ou ailleurs. Des boîtiers hors de prix, des objectifs surnuméraires, une foule d’objets coûteux qui pourraient facilement faire toute une vie de professionnel. Des gens qui sont souvent surpris lorsque je leur dis que j’ai fait toute ma carrière avec deux ou trois objectifs et deux ou trois boîtiers moyen de gamme.

Bien sûr, ce sont souvent des hommes. 🙂 La plupart des femmes photographes ont des petits sacs photo avec le matériel minimum. Mais ce n’est pas là l’objet de mon article.

Je viens à ce que je veux démontrer. Pour les apprentis photographes dont je parle, l’achat en masse de matériel onéreux répond surtout à un besoin de sécurité. Le manque de confiance en soi dans la qualité de leur photo les pousse à surinvestir. Sans compter que leurs lacunes font bien les affaires des commerçants, toujours en veine de millions de pixels inutiles, de gros mm et d’ouverture à f/1,2.

Lorsqu’ils découvrent, en approfondissant leurs connaissances, qu’ils auraient pu avoir un magnifique bokeh avec un objectif à 600€ quand il en ont dépensé 2000 de plus sur les conseils d’un vendeur, évidemment, ça les énerve.

Cartier Bresson

Henri Cartier-Bresson, avec son Leica M à obturateur à rideau (appareil 24×36)

Je répète souvent que Cartier-Bresson a fait l’essentiel de sa carrière avec un Leica M3 (argentique, évidemment), un excellentissime boîtier assez abordable à l’époque (le Leica M3 valait 1.526 francs en 1967). Pour rappel, le salaire moyen d’un cadre moyen en 1967 était d’environ 21.000 francs net annuel (1.750 francs de salaire mensuel net). Un bien petit prix pour l’une des Rolls-Royce de la photo.

C’est un truisme de dire que le talent n’est pas dans la qualité du matériel, mais dans l’oeil du photographe. Pourtant beaucoup semblent l’avoir oublié.

Encore une pierre dans le jardin de la distorsion cognitive…

Cela fait beaucoup, mais je n’ai pas encore fait tout le tour de la question. Cela n’explique pas encore pourquoi deux photographes qui se rencontrent ont besoin de se comparer et si possible, de s’écraser mutuellement. Cela n’explique pas pourquoi la plupart ont ce besoin maladif de dire du mal de leurs confrères. C’est ce que je tenterai d’expliquer dans la suite de cette chronique…

(La suite de cet article à lire ici)

Nath-Sakura

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