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Pourquoi les photographes sont-ils des gros cons ?

Comment gagner de l'argent avec la photo

Comme beaucoup de monde, j’ai fréquenté, et je fréquente encore, pas mal d’artistes, venus de tous les horizons. Des sculpteurs, des peintres, des graffeurs, des musiciens, des dessinateurs, des acteurs. Mais, parmi eux, les personnes qui exercent le métier de photographe, dont je suis, ont toujours une place à part. Et je me suis demandé pourquoi.


Notez pour ceux qui seraient heurtés par le titre que je suis moi-même photographe et que c’est évidemment de l’humour 🙂

L’art ou le cochon ?

Avec le temps, et grâce au travail des surréalistes, notamment de Man Ray, la photographie a réussi, bien difficilement il est vrai, à se hisser au rang d’art. Le Huitième. Au côté de… la télévision. Autant dire qu’aux yeux du grand public, la photographie reste un art de seconde zone, toujours vaguement soupçonné d’être « facile », puisque tout le monde a le sentiment de pouvoir le pratiquer.

Combien de fois nous sommes-nous dit, en observant un Pollock ou un Dubuffet : « Trop facile. Moi aussi, je pourrais le faire !« . Je ne parle même pas des monochromes de Malevitch. Une attitude qui nous fait dénier à ce type d’oeuvre le statut d’art. Alors imaginez celui de la photographie, où « il suffit juste d’appuyer sur un bouton… »

D’autant qu’avec le mythe de la photographie comme technique de reproduction du réel (que j’ai récusée dans ma chronique intitulée « On nous ment depuis le début« ), nous passons toujours un peu pour des usurpateurs. Des « photocopieurs du réel » qui se font passer pour des artistes.

Aussi, dans le marché de l’art, sauf les cas très exceptionnels du Rhein II de Gursky ou certains tirages de Cindy Sherman, les photographies se vendent toujours à des prix dérisoires, par rapport aux toiles et aux sculptures. En cause, le fait qu’en photographie un tirage n’est que la copie d’un négatif (ou d’une carte-mémoire). Donc, aux yeux du public, reproductible et sans valeur intrinsèque.

Alors évidemment, après des heures à établir des plans-lumière, à définir des angles et à construire des scènes, ça nous rend un tantinet grincheux.

« Artistes, poètes, écrivains, si vous copiez toujours, on ne vous copiera jamais. »
(Bernardin de Saint-Pierre)

Le problème, avec beaucoup d’entre nous, c’est l’ignorance dans laquelle nous sommes de l’histoire de notre art. On le voit notamment dans certaines rédactions de magazines photos, où l’on est incapable de séparer la photo accidentelle, qu’on réalise sur des coups de chance, parce qu’on était au bon endroit et au bon moment, des oeuvres qui constituent les chaînons d’un corpus global.

En cause, « l’instant décisif » d’Henri Cartier-Bresson mal digéré, le « culte du souvenir » de Roland Barthes mal assimilé, le culte voué à la photo de reportage, l’immixtion permanente de la photo publicitaire, tout ces jalons qui, si on ne s’y penche pas assidument, font de la photo contemporaine une scène d’aveugles qui se cognent, sans cesse comme des mouches, sur les mêmes obstacles.

Petit retour en arrière. Après les grands titans qui illustrèrent notre art jusqu’au années 70, de Willy Ronis à Sebastião Salgado, en passant par Lee Friedlander, Robert Doisneau et John Gutman, où l’enjeu était d’immortaliser le réel, l’époque, en lui donnant du sens, la photographie s’est tournée vers la plastique. Entamée par Mapplethorpe, la période a voulu que nous fabriquions le réel de toute pièce. A grand renfort de décors, d’équipes artistiques et d’effet de lumière. Un mouvement qui culmine avec David Lachapelle et Cindy Sherman. Mais rapidement, depuis le début des années 90, sont arrivés les photographes conceptuels, comme  Jacek Tylicki, dont tous les FRAC de France sont désormais inondés jusqu’au dégoût. Il ne s’agit plus de faire des photographies, mais de raconter une bonne histoire, dont l’image n’est qu’une extension secondaire.

Je me rappelle d’une exposition comme ça, l’année dernière à Sète, où le dossier de presse faisait une bonne centaine de pages, qui expliquait « la démarche de l’auteur », et dont les photographies, fort mal réalisées d’ailleurs, représentaient les pieds nus de l’auteur, pris en plongé, vu dans une trentaine de lieux différents. Un ennui mortel.

Parce qu’en cette période de crise et d’ultra-libéralisme triomphant, le Beau, le jubilatoire, le plaisir esthétique est à proscrire de nos musées. Il faut photographier le réel dans sa nudité hideuse, de la manière la moins esthétique possible. Des supermarchés, des papiers gras sur la plage, des photo-matons d’un cancéreux en phase terminale, des chiottes.

Bref, aujourd’hui, l’artiste photographe est face à une alternative s’il veut gagner sa vie. Soit oublier toute déontologie et se tourner vers la publicité, s’il aime l’esthétique. Soit vers le conceptuel, et s’ennuyer mortellement, au milieu de professionnels de l’art tout aussi mortels.

Et ça le rend encore plus grincheux.

(La suite de cet article à lire en cliquant ici)

Nath-Sakura

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